Un vigneron qui a arrêté de traiter
Il y a une parcelle de vignes à Plaissan, une petite commune sans histoire dans l'Hérault, qui n'a pas vu un seul traitement chimique de synthèse depuis des années. Laurent Cabrol l'a plantée, et il vous dira que ce n'est pas un geste idéologique — c'est simplement ce qui se passe quand on choisit les bonnes variétés. Les ceps qu'il a mis en terre n'ont pas besoin de traitement. Simple comme bonjour, selon lui.Le chiffre qui semble l'avoir décidé est celui qu'il cite sur le site Viticabrol : la vigne occupe 3 % des terres agricoles françaises et représente environ 20 % de l'utilisation des pesticides. Le chiffre précis varie selon qui compte et à quel moment, mais la disproportion générale n'est pas sérieusement contestée, et elle lui est visiblement restée en travers de la gorge. Il est vigneron de quatrième génération — l'entreprise qu'il dirige avec son fils Gabriel est enregistrée sous le nom de SAS Viticabrol Père & Fils, au 18 avenue de Bélarga à Plaissan (34230), bien que ces informations proviennent du site lui-même et non d'une vérification auprès des registres officiels. Deux chronologies coexistent sur le site sans jamais être réconciliées : la page d'accueil indique qu'il replante des variétés résistantes depuis 25 ans, tandis que la page histoire situe le tournant il y a environ 10 ans. Il n'explique jamais l'écart. La lecture la plus plausible est que les 25 ans couvrent l'évolution progressive de la famille loin de la viticulture conventionnelle, et les 10 ans marquent le moment où il a tout misé — mais c'est une supposition.
Les variétés de raisin résistantes
Le catalogue compte plus de 50 variétés au total. Quarante-deux d'entre elles sont les hybrides interspécifiques résistants aux maladies qui constituent le véritable cœur de l'activité — des croisements entre Vitis vinifera et des espèces américaines comme Vitis labrusca, Vitis riparia et Vitis rupestris. Le site prend soin de préciser que hybride n'a ici rien à voir avec les OGM, ce qui en dit long sur les questions que Cabrol reçoit régulièrement de ses clients.L'offre est véritablement variée : blanc, noir, rosé, bleu ; avec ou sans pépins ; de la précocité à la tardiveté. Des noms venus des quatre coins du monde — Palatina, Muscat Bleu Garnier de Suisse, Zémira, Angela, Dattier de Saint Vallier, Noah, Isabelle, Concord, Galanth d'Allemagne, Nero et Lidi de Hongrie, Arkadia et Souvenir d'Ukraine, Kodrianka de Moldavie, Phoenix, Jupiter, Suffolk Red, Early Campbell, Clinton, Perdin, Esther, Felicia et d'autres encore. Ses premières plantes venaient d'Allemagne et d'Italie. Il le dit sans détour : les instituts de recherche français ont largement raté la vague du développement des hybrides, contrairement à leurs homologues allemands et italiens. C'est son analyse, pas un consensus académique établi, mais il est difficile de contester la provenance de ce qui s'est retrouvé dans son catalogue. Il a depuis récupéré du matériel de greffage auprès de collectionneurs privés et de pépinières européennes, et la liste s'allonge un peu chaque saison.
Les variétés interdites et le vin qui rend fou
Six variétés du catalogue Viticabrol sont dans une situation juridique délicate depuis les années 1930. Noah, Clinton, Othello, Isabelle, Herbemont et Jacquez — les fameux cépages interdits — ne peuvent pas être utilisés pour la production commerciale de vin en France. On peut les planter, manger les fruits, faire de la confiture. Le vin, c'est là que la loi trace la ligne, et elle la trace depuis l'entre-deux-guerres. Cela dit, le tableau a quelque peu évolué en 2021 et 2022, lorsque les réglementations européennes et françaises ont commencé à ouvrir des voies limitées pour ces variétés — toujours exclues des statuts AOP et AOC, mais plus aussi catégoriquement interdites qu'auparavant. La production personnelle à petite échelle se situe dans une zone grise que la législation n'a jamais clairement tranchée.Cabrol consacre une page entière du site Viticabrol à l'histoire de cette interdiction, et il ne fait pas semblant d'être neutre. La justification officielle — que ces raisins produisent un vin aux taux de méthanol dangereux — est présentée sur le site comme un prétexte. Ce qui s'est réellement passé, soutient-il, c'est une crise de surproduction catastrophique pendant l'entre-deux-guerres : 91 millions d'hectolitres produits pour une population de 34 millions, et une classe politique qui devait réduire l'offre sans le reconnaître. L'argument du méthanol n'est pas quelque chose qu'il balaie simplement du revers de la main — le débat scientifique est réel — mais il ne le trouve manifestement pas convaincant. Il signale également le documentaire Vitis Prohibita de Stephan Balay, qui couvre ce sujet, et dans lequel Cabrol apparaît lui-même comme contributeur — un élément devenu une part importante de sa notoriété dans le monde du PIWI. Il vend ces plants ouvertement, expose l'histoire à quiconque lit la page, et laisse le lecteur tirer ses propres conclusions.
Une géographie des origines hybrides
Voici quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête. Sur les 42 variétés résistantes du catalogue, la France — le pays qui aurait le plus à gagner à réduire l'utilisation des pesticides dans ses vignobles — en contribue exactement deux. L'Europe de l'Est en fournit dix-sept. Les États-Unis huit. L'Allemagne et l'Italie cinq chacun. La Suisse une. Ces chiffres proviennent du catalogue tel que présenté sur le site ; classer les hybrides par origine nationale n'est pas toujours simple compte tenu des chaînes de sélection internationales impliquées, donc traitez cette répartition comme indicative plutôt que définitive.Le site explique comment on en est arrivé là, et c'est une bonne explication. Après que le phylloxéra eut ravagé les vignobles européens à la fin du XIXe siècle, les hybrideurs français — Baco, Seibel, Couderc, Bertille Seyve — réalisèrent le travail fondamental de croisement de vinifera avec des porte-greffes américains pour réintroduire la tolérance aux maladies dans la plante. Puis la France s'est largement arrêtée. D'autres pays ont pris le relais : l'Allemagne, la Suisse, et finalement les instituts de recherche agricole de Hongrie, de Roumanie, de Serbie, d'Ukraine et de Moldavie, où l'accès limité aux pesticides de synthèse créait un besoin pratique réel de développer des variétés capables de s'en passer. Le résultat fut une nouvelle génération d'hybrides construite sur ces croisements français d'origine mais poussée bien plus loin — le caractère sauvage, foxé, presque médicinal des premiers raisins d'influence américaine en grande partie éliminé, remplacé par ce type de douceur ou de luminosité muscatée que les palais européens reconnaissent. Cabrol soulève ce point sur le site avec une satisfaction visible. Ce ne sont pas les raisins qui ont donné mauvaise réputation aux hybrides en France. C'est autre chose.
La structure : père, fils, serre, Colissimo
Viticabrol, c'est deux personnes. Laurent s'occupe de la culture et prépare les plants. Gabriel — dont le parcours est dans la communication et le marketing — a construit le site et gère la partie commerciale. Les commandes partent des serres sur la propriété familiale à Plaissan via Colissimo pour les colis standard ; les commandes plus importantes ou les formats de contenants plus grands peuvent être expédiés par des transporteurs spécialisés. La gamme comprend des plants en racines nues et des pots de 8 cm jusqu'à 3 litres. La pépinière accueille les visiteurs sur rendez-vous — elle est à environ 10 minutes de Clermont l'Hérault, Gignac et Pézenas, et à environ 45 minutes de Montpellier et Béziers. Il existe une version espagnole du site, Viticabrol España, pour les clients de l'autre côté de la frontière. Aucun chiffre de production ni de chiffre d'affaires n'est publié sur le site.Présence médiatique et reconnaissance extérieure
La page histoire comporte une rubrique presse, et elle est plus précise que la plupart. Cabrol cite les publications, les journalistes, les numéros — le genre de détails qui sont soit vrais, soit très faciles à vérifier, ce qui explique probablement pourquoi ils sont là. Le numéro 65 du magazine trimestriel de la Chambre d'agriculture de l'Hérault, paru en 2017, a consacré une pleine page à Viticabrol sur le vignoble expérimental et les variétés — Muscat Bleu Garnier, Palatina, Katharina, Villard Blanc, Dattier de Saint Vallier.Les 4 Saisons a publié cinq pages sous le titre Une treille au goût de fraise. Thierry Denis a mentionné Viticabrol dans l'émission jardinage de RTL en citant nommément Noah, Perdin et Esther. Hommes & Plantes lui a consacré six pages dans le numéro 110, rédigées par Jean-Paul Collaert du Conservatoire des Collections Végétales Spécialisées. Cabrol a animé deux jours de formation sur les variétés résistantes dans le cadre du réseau Vigne en transition. Midi Libre a couvert un projet scolaire — mené avec la cave coopérative de Sérignan — au cours duquel des élèves du primaire et du secondaire ont planté 150 pieds de vigne sur plus de 47 variétés. Les dates font défaut pour certains de ces éléments sur le site, et la vérification indépendante n'a pas fait partie de cette recherche.